11
Elijah Stokes avait été victime d’un fou furieux. Son agresseur l’avait traîné dans une ruelle, entre deux immeubles, puis l’avait battu à mort. Le vieillard avait succombé à de multiples fractures du crâne, provoquées par un objet contondant. Une femme s’était spontanément présentée à la police pour expliquer qu’elle avait vu un jeune homme quitter la ruelle en courant, à l’heure du crime.
Un David Stokes amer, en proie à un immense chagrin, avait livré tous les détails sur le meurtre à Richard. Des informations terrifiantes.
Les employés de Richard ayant regagné leurs domiciles, l’homme d’affaires se trouvait seul dans son hôtel particulier du centre-ville. Il travaillait généralement le soir – c’était le moment de la journée qu’il préférait. Il lui restait divers rapports à étudier, sur lesquels il aurait dû se pencher le matin même, mais le fait était qu’il n’avait pas eu l’esprit aux marges bénéficiaires ni aux fluctuations boursières ces derniers jours.
Il s’installa devant la télévision pour siroter une bière – boisson proscrite par Candra, au début de leur mariage, tant elle détestait tout ce qui lui rappelait les origines paysannes de son mari. Les premières années, celui-ci n’avait plus consommé que du whisky irlandais, des cocktails « branchés » et des vins jugés acceptables par son épouse.
Richard n’avait jamais eu le souci des apparences. Candra, en revanche, se préoccupait vivement de son image. Quand elle avait commencé à le tromper, le milliardaire avait cessé de prendre ses exigences en compte. Dès lors, il avait toujours gardé de la bière au frais.
Richard soupçonnait en revanche Sweeney de confondre tous les vins entre eux. Attitude nouvelle pour lui, et plaisante. Il posa les pieds sur la table basse, zappa sur une chaîne d’informations télévisées. Cependant, il connaissait déjà les cours du jour. Il savait ce qui se tramait sur les marchés monétaires – et n’en avait cure. Le travail pouvait attendre. Il avait d’autres soucis en tête.
Les dons étranges de Sweeney ne lui faisaient pas peur : la jeune femme était saine d’esprit, il en était persuadé. Au pire pouvait-on la qualifier d’excentrique. Plusieurs choses, en revanche, inquiétaient Richard. L’hypothermie dont elle souffrait, notamment, était assez grave pour l’empêcher de se mouvoir. Il voulait croire qu’il suffirait d’un médicament pour venir à bout de ces symptômes. C’était l’hypothèse la plus logique, la plus simple – la plus rassurante.
Cependant, Sweeney avait peint un tableau représentant la mort d’Elijah Stokes et Richard ne voyait aucune explication rationnelle à l’existence de cette œuvre.
Car il s’agissait d’une mort violente. Le milliardaire l’avait compris dès qu’il avait posé les yeux sur la scène. Il avait une certaine habitude de la mort. À l’armée, on l’avait entraîné à recourir à la violence et à tuer. Et pas seulement lors de manœuvres fictives. On envoyait fréquemment les Rangers en missions secrètes – dont l’issue n’apparaissait jamais dans la presse. Il s’était donc attendu à ce que David Stokes lui apprenne que son père avait été assassiné.
Sweeney n’habitait pas le quartier du vieux marchand. Jusqu’à ce qu’il lui donne le nom de ses fils, elle ignorait que le vieillard s’appelait Stokes. De plus, la plasticienne avait peint la mort d’Elijah avant que celle-ci eût lieu : pour preuve, la couche de peinture épaisse, figurant le sang, était sèche lorsqu’il l’avait effleurée.
Richard n’avait jamais accordé foi aux phénomènes surnaturels. Mais là, il avait affaire à Sweeney, laquelle mentait mal et ne savait pas tricher. Le jour où on lui avait présenté les McMillan, elle avait eu un mal fou à masquer sa répulsion. Lorsqu’elle refusait de répondre à une question, son visage prenait une expression butée – elle ne feignait jamais de ne pas savoir. En bref, Sweeney ne manipulait personne : elle en était tout simplement incapable.
Après les traîtrises de Candra, Richard appréciait la spontanéité et l’honnêteté de la jeune artiste. Aussi croyait-il volontiers qu’elle avait peint cette scène de meurtre sans être au courant de la mort du vieillard.
Parce qu’il l’aimait, il devait la croire.
L’aimer ! Richard se leva de son fauteuil et arpenta la pièce à grands pas, abasourdi. Certes, quand il l’avait invitée à dîner, trois jours plus tôt, il avait eu conscience de désirer une relation stable, exclusive et sensuelle avec elle. Mais de là à l’aimer ! Et puis il choisissait mal son moment pour tomber amoureux – il venait à peine de mettre un terme à une union tumultueuse, qui n’en était d’ailleurs plus une depuis longtemps. De plus, il soupçonnait Sweeney d’avoir un caractère difficile et ombrageux. Elle était probablement incapable de compromis.
Et pourtant… Sweeney était digne de confiance et, le matin même, en se réveillant, elle lui avait adressé un sourire d’ange. Sentant les battements de son cœur, Richard avait alors pris conscience de s’engager sur une voie périlleuse. Il aurait déplacé des montagnes pour avoir le privilège de faire l’amour avec elle et, après avoir eu un avant-goût de la passion dont elle pouvait faire preuve au lit, il savait qu’il lui serait difficile de se réfréner bien longtemps. Dès que Candra aurait signé ces papiers, il userait de son influence pour obtenir une audience rapide devant le juge. L’argent peut accomplir des miracles, or Richard était très riche. Il était prêt à utiliser sa fortune pour attirer Sweeney dans son lit et dans sa vie.
Le milliardaire se promit d’opérer des changements drastiques dans son existence, et cela sans tarder. Il était las de son mode de vie, de son métier. Il avait d’autres projets en tête. L’heure était venue de les concrétiser.
Sweeney compliquait les choses, et pas seulement parce qu’il était en plein divorce. Richard ne voulait pas d’un amour à distance. Or il se demandait comment son amie allait réagir à l’idée de changer de région.
De grandes prévisions, songea-t-il, avec autodérision. Il planifiait l’avenir de Sweeney, sans même savoir si elle allait accepter de le passer à ses côtés. Et pourquoi pas ? L’artiste avait bouleversé sa vie : Richard s’estimait le droit de lui rendre la pareille. Il pensait avoir de bonnes chances d’y parvenir, étant donné l’aveu qui lui avait échappé quelques heures plus tôt – elle avait craint qu’il fût mort ! Il s’en réjouit. Il saurait tirer avantage des sentiments de Sweeney – tous les avantages possibles.
À 2 heures du matin, la jeune femme s’agita dans son sommeil. Elle sortit de son lit, traversa l’appartement dans l’obscurité et pénétra dans son atelier.
Le tableau représentant deux chaussures se trouvait debout contre un mur. Sweeney se dirigea droit vers lui et le plaça sur un chevalet. Elle prépara sa palette puis commença à travailler, impassible. Ses coups de pinceau étaient vifs, précis. Le décor détaillé.
Au bout d’une heure, elle éprouva une immense fatigue. Elle reboucha ses tubes de peinture, plongea sa brosse dans l’essence de térébenthine et retourna se coucher.
Sweeney dormit jusqu’à 8 heures. À son réveil, elle claquait des dents, alors que sa couverture était chaude. Une nouvelle crise de somnambulisme, pensa-t-elle aussitôt.
La jeune femme s’habilla à la hâte et s’empressa de téléphoner à Richard. Tandis qu’elle composait son numéro, elle s’aperçut que ses ongles avaient pris une jolie teinte violette.
Le milliardaire décrocha en personne, et le son de sa voix, calme et grave, l’apaisa presque aussitôt.
— C’est moi ! s’exclama-t-elle, faussement enjouée.
Ses dents qui s’entrechoquaient démentaient toutefois son entrain. Aussi avoua-t-elle sans tarder :
— J’ai froid.
— J’arrive tout de suite !
Et voilà, pas plus compliqué que cela. Richard accourait à la première sollicitation de sa part, il laissait tout tomber pour elle. La jeune femme s’en émut et des larmes lui picotèrent les yeux. Elle les ravala, décidée à se montrer courageuse.
Sweeney se rendit dans la cuisine. Le café était refroidi. En proie à des tremblements convulsifs, elle réchauffa une tasse dans le four à micro-ondes, attendant impatiemment la petite sonnerie de sa porte d’entrée.
Elle avala son café avec avidité puis s’en fit chauffer une autre tasse. Elle la but en la tenant à deux mains et manqua se brûler.
Ses crises d’hypothermie devenaient de plus en plus violentes, nota-t-elle, et elle se refroidissait de plus en plus rapidement. Rien n’agissait sur cette sensation de froid, excepté Richard.
Le simple fait de penser à lui la ranima un peu. La veille, elle n’avait fait que rêver à ces moments exceptionnels passés en sa compagnie. Elle s’émerveillait encore de cette chaleur qui l’avait envahie, de cette pulsion sexuelle qui s’était emparée d’elle. Sweeney, qui n’avait jamais éprouvé autant de plaisir avec un homme, n’était plus certaine de vouloir conserver des relations platoniques avec Richard. Platoniques ! ironisa-t-elle en son for intérieur. Ils n’avaient peut-être pas de véritables rapports sexuels, mais leur relation n’avait rien de platonique.
La jeune femme se flattait, depuis des années, de pouvoir se passer des hommes. Or il suffisait d’un seul regard à celui-là pour annihiler ses défenses. Et pour qu’elle ressente un trouble profond. C’était elle, Sweeney, qui ne dominait pas son désir, et non Richard.
Elle consulta la pendule, frissonnante. Il n’allait sûrement pas tarder, maintenant.
Sweeney se recroquevilla sur elle-même, luttant du mieux qu’elle pouvait contre ce froid intérieur. Soudain, elle se souvint qu’elle n’était ni coiffée, ni apprêtée. Elle courut à la salle de bains et se brossa les dents. Puis elle se saisit d’un peigne, s’attaqua à sa tignasse rebelle. Sans réussir à la démêler. La panique la prit. Devait-elle se maquiller ? Se parfumer ?
Elle qui tremblait de froid se préoccupait de son apparence… !
La sonnette retentit enfin. Elle se précipita et ouvrit la porte à la volée.
— J’ai perdu l’esprit ! lança-t-elle à Richard, en se lovant dans ses bras. Je gèle à en mourir, mais j’essaie de mettre du rouge à lèvres ! Et puis j’ouvre la porte sans vérifier qu’il s’agit bien de toi. Tout est de ta faute.
— Je sais ! souffla-t-il en la soulevant de terre.
Il serra Sweeney contre lui. Elle avait le nez tellement froid qu’il sursauta.
— Ce n’est pas aussi grave, aujourd’hui, assura-t-elle. Je t’ai appelé dès mon réveil.
L’affirmation de Sweeney s’avérait peu crédible, car ses dents s’entrechoquaient.
— Bien, dit Richard, en la posant sur le canapé. Je vais chercher la couverture.
Il revint très vite, aida son amie à s’étendre. Il s’allongea sur elle et les couvrit tous les deux avec le plaid. Au bout de dix minutes, il s’assit et ôta son pull-over à col roulé… Puis il se recoucha sur elle, prit ses mains et les posa sur son torse pour les réchauffer.
Sa peau parut brûlante à la jeune femme, qui avait les doigts glacés. Richard caressa son dos et elle sentit sa chaleur se diffuser en elle.
— Ça va déjà mieux, souffla-t-elle.
Ses muscles se décontractaient, elle éprouvait une sensation de bien-être, tout en s’enivrant de l’odeur de son compagnon. Des senteurs chaudes, un parfum de musc, terriblement masculin. L’arôme de la testostérone, songea-t-elle. Elle sourit en son for intérieur.
— Ça va mieux ? s’enquit le milliardaire, d’une voix encore plus grave que d’habitude.
Ces notes basses étaient comme une douce musique à l’oreille de Sweeney.
— Oui, mais ça n’allait pas si mal avant.
— Parce que tu n’as pas attendu, remarqua-t-il.
Du bout des lèvres, Richard effleura l’oreille de la jeune femme, puis sa tempe. Il caressa ses reins, l’attira à lui. Leurs jambes se cherchèrent, une cuisse musclée se glissa entre celles de Sweeney.
Elle haleta en sentant l’érection de son amant.
— Je ne peux pas continuer à t’appeler chaque fois que j’ai froid, murmura-t-elle, C’est trop tentant.
— Tu l’as dit, grommela-t-il. Je ne pourrais pas recommencer la même chose qu’hier. Si je t’avais déshabillée, aujourd’hui, je serais déjà en train de te faire l’amour.
Sa voix était d’une sensualité affolante. L’image de leurs deux corps entrelacés coupa le souffle à Sweeney. Elle caressa le dos nu de Richard, dont les muscles frémirent sous ses doigts.
— J’ai envie de toi, souffla-t-elle, incapable de jouer la comédie.
Richard se cabra sur sa compagne, la pressa contre les coussins. Sa cuisse remonta, plus haut, entre les siennes. Il poussa un soupir.
— J’ai l’impression d’être un adolescent condamné à d’éternels préliminaires. J’avais oublié à quel point c’était frustrant !
Ils restèrent étendus quelques minutes en silence.
— Qu’as-tu peint, cette fois ? demanda Richard, pour briser cette tension érotique.
Il sentait que la jeune femme s’était réchauffée.
— Je ne sais pas, répondit-elle. Je ne suis même pas allée dans l’atelier. Je claquais des dents au réveil. J’en ai déduit que j’avais eu une crise de somnambulisme durant la nuit. Et si je t’avais appelé pour rien ?
— Je préfère que tu me téléphones au premier frisson plutôt que de laisser la situation empirer. Je me suis terriblement inquiété hier.
— J’aime bien que tu t’inquiètes pour moi, avoua-t-elle.
Richard éclata de rire. Elle adorait son rire, sa voix grave, son torse velu. Il était si viril ! Sweeney devait se retenir de le caresser.
— Tu te sens mieux ? demanda-t-il.
— Impeccable.
— Dans ce cas, il faut qu’on se lève.
— Pourquoi ? Je suis tellement bien !
— Parce que je ne suis pas un saint. Viens, allons voir ce que tu as peint.
— Bon, d’accord, concéda Sweeney, à regret.
Richard ramassa son pull-over et l’aida à se relever.
Sweeney l’entraîna dans la cuisine pour réchauffer du café. Elle en proposa une tasse à Richard, qui déclina son offre. Adossé au placard, il enfila son pull-over. La jeune artiste, qui n’avait jamais eu un homme dans sa cuisine, l’admira à la dérobée. Quel dommage, songea-t-elle, de couvrir un torse aussi sexy.
— Allez viens, cesse de temporiser ! dit-il.
Effectivement, Sweeney n’était pas pressée de découvrir les ajouts de la nuit sur son tableau. Qu’avait-elle représenté, cette fois-ci ?
Richard plaça une main dans le creux des reins de son amie, et la poussa gentiment jusque dans son atelier. Elle parcourut la pièce des yeux. Un chevalet avait été déplacé et se trouvait maintenant près d’une fenêtre, supportant une toile.
— Il semble que j’aie retravaillé sur le tableau de la nuit dernière, remarqua-t-elle.
Elle se raisonna : il y avait des sujets plus dérangeants qu’une paire de chaussures.
Sweeney étudia son travail de la nuit avec un œil de professionnelle. Cette peinture, de style hyperréaliste, rappelait une photographie – tronquée cependant. Elle avait peint le deuxième escarpin, qui chaussait le pied droit d’une femme dont elle avait également représenté la jambe, jusqu’au genou. Vu la position de son pied et de son mollet, cette dame était étendue par terre. L’escarpin gauche restait vide. La scène, qui pourtant n’avait rien d’horrifiant, effraya Sweeney. Richard sentit qu’elle tremblait et la serra contre lui. Il considérait la peinture d’un air sinistre.
— Cela va mal finir, comme avec le vieux marchand, n’est-ce pas ? balbutia Sweeney. Elle est morte. Elle gît sur le sol. Elle a perdu une chaussure. Ou si elle n’est pas encore morte, elle n’en a plus pour longtemps. Oh, j’ai l’impression que c’est ma faute !
La jeune femme voulut quitter les bras de Richard, mais il resserra son étreinte. Il pressa la tête de son amante contre son torse.
— Tu sais bien que tu n’y es pour rien.
— J’essaie de m’en persuader, mais c’est difficile.
— Je comprends.
Il embrassa Sweeney sur le front.
— Je me demande ce qui se passerait si je détruisais cette toile, s’interrogea-t-elle.
— Rien. Le fait que tu termines ce tableau ou non n’influera nullement sur le destin de la personne en question. Ta clairvoyance n’affecte que toi, pas les futures victimes.
— J’aimerais en être certaine.
— Tu peux en être sûre : tu as peint la mort d’Elijah Stokes après sa mort, et non avant.
Sweeney fit volte-face, médusée.
— Qu’en sais-tu ?
— J’ai contacté son fils, David. Mr Stokes est décédé en fin d’après-midi. Or tu as peint le tableau durant la nuit qui a suivi sa mort.
Cette révélation n’apporta qu’un maigre réconfort à Sweeney. La présence de Richard la rassurait davantage. Elle pouvait compter sur lui ! Depuis qu’elle le connaissait, cet homme n’avait fait que donner. Elle, pour sa part, s’était contentée de recevoir. Elle en éprouva soudain des remords.
— Comment tu te sens ?
— Je suis toujours angoissée, avoua-t-elle.
Elle réussit néanmoins à sourire, dominant son malaise.
— Et j’ai faim. Tu as pris un petit déjeuner, Richard ?
— Oui, mais il y a longtemps. Aimerais-tu aller manger dehors ? Ce serait notre première sortie ensemble.
— Oh, un rendez-vous ! Je ne suis pas sûre que cela soit correct.
La jeune femme adressa un grand sourire à son compagnon, songeant aux moments qu’ils avaient partagés – et à ce qui leur restait à découvrir.
Richard la toisa d’un air possessif.
— Mon heure viendra, ma belle. Quand je réussirai enfin à te retourner sur le dos, j’aurai accumulé une telle frustration que rien ne pourra plus m’arrêter.
— J’ai hâte de voir ça, ronronna-t-elle.
Elle n’avait jamais séduit un homme de cette façon, et ne s’était jamais sentie désirée avec autant d’ardeur. La sensation était grisante, excitante.
Richard se dirigea vers la porte.
— Mets des chaussures, dit-il à Sweeney. Et un soutien-gorge, pendant que tu y es. Voir tes seins bouger met mes nerfs à rude épreuve.
Elle troqua son sweat-shirt gris contre un pull-over bleu, se mit du rouge à lèvres et du mascara. Elle fronça les sourcils au spectacle de ses cheveux en bataille, puis renonça à les discipliner. Sweeney attrapa son sac à main et regagna le salon. Richard l’attendait en feuilletant un ouvrage sur les fantômes.
— J’essaie d’approfondir le sujet, expliqua-t-elle. Je n’ai pas trouvé de précédent aux tableaux prémonitoires, mais j’ai appris pas mal de choses sur les revenants. Certains esprits s’en vont tout de suite, d’autres s’attardent un temps, d’autres encore s’incrustent à jamais.
— Pourquoi restent-ils ? s’enquit Richard.
Il se leva et tous deux se dirigèrent vers la porte.
— Il existe plusieurs théories. Les revenants ont des problèmes à régler, ils se sont égarés, ou bien ils refusent de partir. L’un des auteurs affirme que seuls les esprits chagrins deviennent des fantômes. À mon sens, ceux qui ont du mal à partir ne peuvent être considérés comme des revenants : ils sont simplement en stand-by.
— C’est une façon de voir les choses, admit Richard avec un sourire.
Ils sortirent, se dirigèrent vers l’ascenseur, Sweeney remarqua que son amant regardait autour de lui, cherchant des signes de décrépitude dans l’immeuble.
Le bâtiment datait des années 40, mais il était bien entretenu. Les locataires n’attendaient jamais longtemps qu’on remplace une ampoule grillée ou qu’on répare une chaudière défectueuse.
L’ascenseur montait, comme l’indiquait la petite aiguille sur le compteur à l’ancienne mode. Richard prit Sweeney par la main. La jeune femme tourna la tête vers lui et sourit. Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent à ce moment-là sur Candra.
Mrs Worth se figea sur place, les yeux écarquillés. Devant la complicité manifeste de Richard et Sweeney, elle s’empourpra, jalouse.
— Je ne m’attendais pas à te trouver ici ! lança-t-elle à Richard, serrant les poings malgré elle.
Les portes de l’ascenseur se refermèrent derrière Candra. Richard tendit le bras, appuya sur le bouton. Les portes se rouvrirent, dociles.
— Où as-tu envie d’aller manger ? demanda-t-il à Sweeney, très maître de lui.
Il fit entrer son amie dans la cabine et pressa le numéro indiquant le rez-de-chaussée.
Sweeney cilla, mais admira son sang-froid. Pour sa part, cette situation la paralysait.
Candra bondit dans l’ascenseur comme les portes se refermaient.
— Ne fais pas comme si je n’existais pas ! cracha-t-elle à son mari.
— Ce que nous faisons, Sweeney et moi, ne te regarde en rien, Candra, déclara-t-il d’un ton posé.
Il serra toutefois Sweeney contre lui.
La jeune femme nota, ravie, l’emploi du pronom « nous ».
— Bien sûr que si ! s’écria Candra. Tu es toujours mon mari…
Sweeney sentit que Richard se crispait. Il plissa les yeux. Elle en fut effrayée, alors même que sa fureur n’était pas dirigée contre elle.
— Ce n’est pas le moment, rétorqua Richard à Candra d’une voix sourde.
— Je ne te demande pas ton avis !
L’ascenseur s’ébranla et entama sa descente. Mrs Worth, qui tremblait de rage, prit appui contre la paroi de la cabine. Elle posa les yeux sur Sweeney.
— Je vous ai demandé s’il y avait quelque chose entre Richard et vous. Vous m’avez menti, espèce de garce !
— Cela suffit ! tonna Richard en plaçant Sweeney derrière lui pour la protéger.
— Oh, ne crains rien ! ricana Candra. Je suis bien élevée. Je ne me battrai pas pour un homme comme une de tes filles du Sud. Ces nanas n’ont aucune éducation. Elles ne savent que roter et boire de la bière.
Sweeney s’éclaircit la voix.
— En fait, précisa-t-elle dans le dos de Richard, je suis née en Italie.
— On n’en a rien à foutre ! beugla Candra.
L’artiste jeta un coup d’œil discret à sa rivale. Candra avait le visage ruisselant de larmes. Son maquillage parfait se délitait.
— Vous n’êtes qu’une bouseuse, pas sophistiquée pour un sou ! Richard doit se trouver en terrain familier avec vous. Mais je vais vous dire une bonne chose : vous ne vendrez plus un seul tableau dans ma galerie, ni dans aucune autre quand j’aurai…
Furieux, Richard s’avança vers Candra, tandis que l’ascenseur s’arrêtait et que les portes s’ouvraient. Mrs Worth recula d’un pas, le visage livide.
— Tu ne peux pas imaginer à quel point Sweeney m’est proche ! siffla-t-il d’une voix si basse que la jeune peintre eut peine à entendre ce qu’il disait. C’est merveilleux d’aimer une femme qui, contrairement à toi, ne couche pas avec tout le monde ! J’ai toujours su que tu avais des amants, Candra, mais cela m’indifférait parce que je ne t’aimais pas. Par contre, je ne te pardonnerai jamais d’avoir avorté de mon enfant. Je n’ai plus que du mépris pour toi ! Et ne t’avise pas d’essayer de briser la carrière de Sweeney. Réfléchis avant d’agir, pour une fois !
Richard escorta son amie hors de l’ascenseur et entoura sa taille d’un bras protecteur. Quelques mètres plus loin, il s’arrêta et se retourna pour toiser Candra.
— À propos, j’ai ajouté une nouvelle condition à notre accord, déclara-t-il. Sweeney est libre de tout engagement vis-à-vis de la galerie. Dès maintenant, et sans préjudice.
— Tu n’as pas le droit de modifier ce protocole à ton gré !
— J’en ai le droit, et je l’ai fait. Si tu veux garder la galerie, tu devras te plier à ma volonté, Candra. Si tu n’as pas capitulé dans les trois jours, tu n’auras plus à t’occuper de la carrière de Sweeney parce que je t’aurai trouvé une remplaçante et interdit l’accès à la galerie !
— Je te tuerai si tu fais ça ! s’écria Candra en sanglotant. Dans l’entrée, le concierge et un locataire assistaient à la scène, les yeux écarquillés.
— La galerie est à moi…, reprit-elle.
— Non, l’interrompit Richard, J’en reste propriétaire tant que tu n’as pas signé ces papiers. Et si tu tardes trop à le faire, la galerie sera ma propriété à jamais.